Champ de blé aux corbeaux : histoire, signification et touche
En mai 1890, Vincent van Gogh quitta l’asile de Saint-Remy-de-Provence et s’installa à Auvers-sur-Oise, un village sur l’Oise au nord de Paris, se plaçant sous la surveillance informelle du Dr Paul Gachet. Il prit une chambre au-dessus de l’auberge Ravoux et travailla à un rythme qui stupéfie encore les historiens qui étudient sa production de ces semaines.
En un peu plus de deux mois, il produisit environ soixante-dix tableaux : champs de blé, fermes, le jardin du docteur, l’église d’Auvers, portraits de gens du village. Champ de blé aux corbeaux appartient à cette dernière et furieuse explosion de travail, peint en juillet 1890.
Les champs de blé autour d’Auvers s’étendent plats et ouverts au-dessus du village, et Van Gogh y revint à plusieurs reprises cet été-là, attiré par leur échelle et par la façon dont leur couleur changeait à mesure que la récolte mûrissait vers la moisson.
Un champ sans passage clair
La toile est longue et basse, 103 sur 50,2 centimètres, un format que Van Gogh avait adopté cet été-là spécifiquement pour ces sujets de champs de blé. Il permet à l’œil de voyager latéralement à travers le paysage plutôt que d’y pénétrer, comme on rencontre un vrai champ lorsqu’on se tient à sa lisière.
Le blé mûr remplit presque les deux tiers inférieurs du tableau, travaillé en courtes touches de jaune de chrome, d’ocre, et de touches d’orange et de vert qui ne se fondent jamais en une seule couleur plate. De près, le champ se lit comme une pure trace de pinceau ; d’un pas en arrière, il devient du grain qui bouge sous le vent.
Trois chemins s’ouvrent dans le blé depuis le bord inférieur : une trace verte partant vers la gauche, un sentier rougeâtre courbant par le centre, un troisième se détachant vers la droite. Aucun ne mène à un bâtiment, à un horizon, ou à un quelconque point d’arrivée. Chacun disparaît simplement dans la culture.
Il n’y a aucune figure nulle part dans le tableau. Les chemins impliquent un marcheur sans le montrer, ce qui explique en partie pourquoi cette toile a si souvent été lue comme un tableau sur un lieu plutôt que sur une personne qui le traverse.
Bleu d’orage et une dispersion de corbeaux
Au-dessus du blé, le ciel occupe environ le tiers supérieur de la toile, construit à partir de touches épaisses et tirées d’outremer et de presque noir, brisées par deux plaques de nuages plus pâles où un bleu plus clair transparaît.
Une volée de corbeaux traverse le champ en diagonale, peints comme des marques noires rapides et angulaires, ailes levées, se déplaçant du plan moyen vers la gauche du spectateur. Ce sont les seules formes nettes et sombres contre toute cette couleur douce et brisée, et l’œil tend à les trouver avant de se poser sur autre chose.
Van Gogh écrivit à son frère Theo cet été-là qu’il voulait que ces tableaux de champs de blé portent la tristesse et une solitude extrême, et, dans les mêmes lettres, la santé et les forces réparatrices que je vois à la campagne. Le tableau retient les deux à la fois plutôt que de choisir entre eux.
Parce que Van Gogh mourut le 29 juillet 1890, quelques semaines après que cette toile fut peinte, elle a longtemps été traitée comme un adieu, une lecture encouragée par la biographie et par le cinéma. Cela en dit autant sur la façon dont sa mort a façonné la réputation du tableau que sur quoi que ce soit de fixe dans la peinture.
Une peinture posée comme le temps
Van Gogh travaillait directement au tube à ce moment de sa vie, et la toile le montre clairement. Le blé est construit à partir de touches chargées et tranchantes appliquées humide sur humide, et les crêtes de peinture sont encore visibles en lumière rasante plus d’un siècle après.
Le ciel est traité de la même manière mais à une plus grande échelle : de longs traits diagonaux de bleu qui gardent la trace du pinceau visible plutôt que de la fondre. Rien ici n’est lissé. Chaque passage enregistre le mouvement de la main qui l’a fait.
Cette surface physique et construite est exactement ce qu’une reproduction peinte à la main à l’huile peut transmettre d’une manière qu’une impression plate ne peut pas : la vraie hauteur des crêtes, la direction de chaque touche, les petits décalages dans l’épaisseur de la peinture d’une parcelle de blé à l’autre.
Sur un mur, au fil de la journée
Accroché là où la lumière du jour l’atteint, le tableau change d’heure en heure. La lumière du matin accroche les crêtes saillantes de peinture jaune et le blé semble s’embraser ; le soir, les mêmes crêtes projettent des ombres et le ciel bleu-noir paraît plus lourd et plus proche.
Dans ce format long et bas, il convient à un mur où l’œil peut parcourir toute sa largeur : une étendue de blé et un ciel ouvert plutôt qu’une vue encadrée construite autour d’un centre fixe. La traction horizontale des chemins et le balayage diagonal des corbeaux ne cessent de ramener l’œil d’un côté à l’autre plutôt que de le laisser se reposer en un seul point.
L’original est conservé au Van Gogh Museum d’Amsterdam, peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise. Il reste l’un des témoignages les plus clairs de la façon dont Van Gogh voyait, et peignait, dans les dernières semaines de sa vie.
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