Le Semeur (d'après Millet, version au soleil) : l'histoire
Une peinture de mémoire, non d’après nature
En mai 1889, Vincent van Gogh se fit interner à l’asile de Saint-Paul-de-Mausole à Saint-Rémy-de-Provence, cherchant un refuge après les crises qui avaient mis fin à son séjour à Arles. Le domaine lui offrait un jardin clos et des aperçus de champs de blé au-delà, mais pendant de longues périodes il ne pouvait pas simplement sortir et trouver un modèle ou un motif. Il écrivit à son frère Theo pour lui demander des reproductions des peintres en qui il avait le plus confiance, les mêmes noms sur lesquels il s’était appuyé depuis ses premières tentatives de dessin.
Au premier rang de ceux-ci se trouvait Jean-François Millet, dont le Semeur était déjà devenu l’une des images du travail rural les plus copiées en Europe. Van Gogh ne décalqua pas le dessin de Millet tant qu’il ne le traduisit, le mot qu’il employa lui-même, travaillant à partir d’une estampe en noir et blanc vers un agencement de couleurs qui était entièrement sa propre invention.
Le Semeur (d’après Millet), peint en 1889, appartient à cette pratique. Millet fournit la pose et la composition, et Van Gogh fournit presque tout ce que le spectateur voit réellement : la couleur, la lumière et le rythme du pinceau.
Un homme en bleu contre une terre violette
Le semeur occupe le centre de la toile, saisi en pleine foulée sur un champ en pente, sa jambe droite plantée en avant et sa gauche traînant derrière. Il porte un large chapeau au bord recourbé dans un ocre chaud, une blouse bleue ample ouverte au col, et un pantalon pâle retroussé au-dessus de lourdes bottes. Un sac à grains orange foncé, en bandoulière sur sa poitrine, alimente la main qui se balance devant lui en plein lancer.
Son visage est tourné vers le bas et largement dans l’ombre, de sorte que le tableau se lit par la posture plutôt que par l’expression. Tout le poids de la figure réside dans la foulée et le bras tendu, saisi à l’instant où il libère la semence plutôt qu’avant ou après, ce qui explique pourquoi la pose donne encore une impression de mouvement plutôt que d’attitude figée.
Derrière lui, bien plus petits et construits de quelques traits seulement, un laboureur et une paire d’animaux attelés traversent le champ vers l’horizon. Ils donnent au champ son échelle et sa distance, et confirment qu’il s’agit de terres agricoles en activité plutôt que d’une figure isolée sur un fond vide.
Le ciel qui donne son nom à cette version
Le sol sous le semeur est construit de touches courtes et serrées de bleu et de violet, posées dans des directions qui se chevauchent, de sorte que les sillons semblent basculer et glisser plutôt que s’éloigner selon une perspective ordinaire. Il n’y a pas de ligne d’horizon plate ; terre et ciel se rencontrent en une couture douce et brisée quelque part derrière le laboureur.
Au-dessus, le ciel est un champ de touches de pinceau jaune-vert recourbées, plus denses et plus lumineuses vers la moitié supérieure de la toile. C’est le soleil qui donne à la Version au soleil de la composition son nom, bien que Van Gogh n’ait pas peint de disque dur. Sa lumière se dissout dans les mêmes marques recourbées qui couvrent le reste du ciel, de sorte que toute la moitié supérieure du tableau se lit comme une source unique de lueur plutôt que comme un objet éclairé en son sein.
Opposés au sol bleu-violet, ce ciel jaune-vert et la pochette et le chapeau orange-brun du semeur forment un agencement de quasi-complémentaires sur le cercle chromatique, le type d’association que Van Gogh avait élaboré dans ses lettres depuis Arles. L’effet est moins une lumière naturaliste qu’une chaleur : le tableau semble rayonner plutôt que simplement être éclairé.
Une peinture posée comme une semence
Le pinceau de Van Gogh se déplace en marques courtes et répétées tout au long : virgules recourbées dans le ciel, tirets plus droits dans les sillons, quelques traits plus longs pour construire la blouse et le pantalon. Des crêtes de peinture se dressent sur la toile là où le pinceau était lourdement chargé, de sorte que la surface elle-même porte une texture qui change avec l’angle de la lumière qui tombe sur elle.
Rien dans le tableau n’est fondu de manière lisse. La couleur siège à côté de la couleur en touches distinctes, le vert à côté de l’or, le bleu à côté du violet, et c’est l’œil qui fait le mélange plutôt que le pinceau.
Avec ses 66 x 80,8 cm, l’original est d’un format modeste, destiné à une vue rapprochée plutôt qu’à une grande pièce d’exposition, plus proche de l’échelle d’une page que d’une toile couvrant un mur. Il appartient aujourd’hui à la Collection Stavros Niarchos, l’une des nombreuses œuvres de l’année Saint-Rémy de Van Gogh qui quittèrent la France pour des mains privées au cours du siècle suivant.
Sur un mur, au fil de la journée
Accroché dans une pièce qui reçoit une vraie lumière du jour, ce Semeur change d’heure en heure. La lumière du matin fait ressortir les crêtes de peinture dans le ciel et rapproche le jaune-vert d’un or véritable ; le soir, sous la lumière d’une lampe, le sol bleu-violet avance et tout le tableau se lit plus froid et plus calme.
Il récompense quiconque se tient près, où les touches individuelles se séparent en marques visibles, et recule, où elles se résolvent en un homme qui marche à grandes enjambées et un champ ardent. Peu de peintures exigent ces deux distances dans une même contemplation.
Ce qui reste constant, à toute heure, c’est le sentiment d’un homme en plein mouvement, que le temps ordinaire ne presse pas, placé contre un ciel qui ne cesse de bouger sous lui.
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