Madame Augustine Roulin et son bébé : l'histoire
À l’automne 1888, Vincent van Gogh vivait à Arles sur une corde de nerfs empruntée, attendant l’arrivée de Paul Gauguin et essayant, entre-temps, de peindre son chemin vers une sorte de stabilité. Les personnes qui lui tinrent compagnie cette année-là n’étaient ni des confrères peintres ni des marchands, mais la maisonnée d’un employé des postes : Joseph Roulin, sa femme Augustine et leurs trois enfants. Van Gogh les a tous peints, plus d’une fois chacun, et cette toile en est un résultat : Madame Augustine Roulin avec bébé, réalisée en 1888 et mesurant 73,5 sur 92,4 centimètres.
La maisonnée d’un facteur devient un sujet
Joseph Roulin avait posé pour Van Gogh en premier, son uniforme bleu et sa barbe fournie donnant au peintre quelque chose de solide à partir de quoi travailler. Par Joseph, Van Gogh rencontra le reste de la famille, et Augustine posa pour lui avec le plus jeune enfant, une petite fille née cette même année.
Il manquait de modèles en qui il avait confiance et de compagnie sur laquelle il pouvait compter. Les Roulin lui donnèrent les deux, et la série de portraits qu’il fit d’eux, individuellement et dans cet appariement de la mère et du nourrisson, se lit moins comme une commande que comme la chronique de la seule maisonnée d’Arles qui le laissa entrer.
Il n’y a ici aucune prétention à un décor d’atelier. Le bébé est tenu haut plutôt que posé, les bras légèrement levés, comme un nourrisson qu’on soulève pour le montrer ou l’apaiser, et ce geste non répété fait partie de ce qui donne à l’image un sentiment d’observation plutôt que d’arrangement.
Un champ de jaune avec deux figures dedans
Le fond est une unique étendue de jaune, posée à plat avec presque aucun incident au-delà du mouvement du pinceau. Elle donne à toute la toile sa température avant que l’œil ne se soit fixé sur quoi que ce soit d’autre, et elle pousse les deux figures en avant comme s’il n’y avait nulle part ailleurs dans la pièce où la lumière pouvait aller.
Contre ce jaune, le corsage vert foncé d’Augustine et la robe blanche du bébé se lisent comme les deux pôles du tableau. Un coin d’orange, le dossier de sa chaise, apparaît à son épaule, et cette touche d’orange contre le vert et le jaune environnants fait un vrai travail : c’est le genre d’appariement complémentaire que Van Gogh poursuivait depuis son arrivée dans le sud, la couleur employée pour générer de la chaleur plutôt que pour décrire l’étoffe.
D’épais contours noirs maintiennent chaque forme en place, le col de la femme, la manche de sa veste, le contour du bonnet du bébé. C’est une manière graphique, presque de vitrail, de construire une figure, et elle permet à la couleur à l’intérieur de chaque forme de rester simple et non diluée.
Mère et enfant, vus de côté
Augustine est tournée aux trois quarts vers le bébé, les yeux baissés, son attention entièrement portée sur la petite figure qu’elle tient debout devant elle. Elle ne regarde pas celui qui la peint, ce qui empêche l’image de ressembler à une pose et la rapproche d’un moment saisi en plein geste.
Le visage du bébé est ce que l’œil atteint en premier : rond, pâle, légèrement verdâtre dans les ombres comme la peau de la mère porte des sous-tons verts, avec des yeux sombres largement espacés et une bouche figée dans l’expression neutre, légèrement surprise, qu’ont les nourrissons quand on les soulève. Le bonnet et la robe sont peints en touches libres de blanc, de crème et d’un peu de rose, sans aucun des détails fins qu’un portraitiste plus académique aurait exigés.
La main d’Augustine, grande et rose contre la robe blanche, fait le travail de montrer comment elle tient l’enfant stable. Ce n’est pas une main délicate dans l’image ; c’est une main qui travaille, et Van Gogh ne l’adoucit pas.
Peinture posée vite et laissée telle quelle
Rien ici n’a été retravaillé jusqu’à la douceur. Les touches dans le fond jaune courent dans une seule direction, courtes et régulières, et le vert de la robe est construit à partir de passages visibles du pinceau plutôt que d’un modelé fondu.
C’est la manière dans laquelle Van Gogh s’était installé dès sa deuxième année dans le sud : contour fort, couleur plate, facture laissée lisible en surface au lieu d’être dissimulée. Cela convenait à un modèle qu’il n’avait pas besoin de flatter et à une maisonnée qu’il avait appris à assez bien connaître pour peindre rapidement.
Le résultat ne porte rien de la formalité d’un portrait de commande. Il a le rythme de quelque chose peint en un après-midi, par quelqu’un qui savait exactement ce qu’il voulait du jaune, du vert et de l’orange avant de commencer.
Ce que l’image demande à un mur
Accroché là où la lumière du jour l’atteint, le fond jaune ne reste pas immobile. Il passe d’un or chaud en plein soleil à quelque chose de plus proche de l’ocre lorsque la lumière baisse, et le vert de la robe d’Augustine bouge avec lui, plus frais le matin, plus profond le soir.
C’est l’effet que Van Gogh cherchait à obtenir avec ce genre de couleur plate et saturée : une image qui ne cesse de changer de caractère selon la lumière qui tombe sur elle, plutôt qu’une qui se lit de la même façon à toute heure.
L’original est conservé par NEPIP, catalogué à la notice de collection pour Q11771568. Ce qui reste au spectateur après coup n’est pas le décor mais le geste, une mère tenant son enfant haut pour qu’il soit vu, peint par un homme à qui il restait bien peu de gens à Arles disposés à poser pour lui.
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