Nature morte à la faïence et aux bouteilles : l'histoire
Nuenen, un hiver d’apprentissage
En 1885, Vincent van Gogh vivait à Nuenen, dans le presbytère de ses parents, dans la campagne du Brabant, et menait un long apprentissage délibéré du ton et de la forme. Il s’était imposé un programme strict : des têtes de modèles, des mains et des objets simples dans une gamme étroite de bruns, de gris et de verts, jusqu’à pouvoir rendre le poids et le volume sans compter sur la couleur pour faire le travail. Nature morte avec poterie et bouteilles appartient à ce programme, peint durant les mêmes mois qui ont produit Les Mangeurs de pommes de terre et ses nombreuses études de mains et de visages de paysans.
Il n’avait pas besoin de voyager pour trouver des sujets. Une table de cuisine, quelques bouteilles vides et la vaisselle qui se trouvait à portée de main suffisaient. La discipline était le but : peindre ce qui se trouvait devant lui honnêtement, sans l’embellir, jusqu’à ce que le tableau lui-même porte la conviction.
Six récipients et une table en bois
Trois bouteilles de verre foncé se dressent en rang au fond, leurs goulots accrochant de fines pointes de lumière sur un fond peint presque noir-vert. Devant elles se trouve une casserole en poterie à deux anses, dont l’argile brun rougeâtre est réchauffée par un rai de lumière diagonal, avec une cuillère ou un bâton en bois appuyé à l’intérieur selon un angle qui brise la courbe de la casserole.
À droite se trouve un pot en grès plus haut, gris crème pâle, dont l’épaule est marquée d’un motif en volutes sombre et libre que Van Gogh pose en quelques touches rapides et sûres. À côté, un bol peu profond en gris bleu doux tourne son intérieur pâle vers le spectateur, son bord captant la même lumière qui tombe sur la casserole.
À l’avant gauche, deux petites tasses ou bols sont empilés l’un dans l’autre, leur glaçure crème étant la note la plus claire du tableau après le pot. Tout repose sur une table en bois nu, dont les planches sont peintes en touches libres et sèches d’ocre et de brun qui courent en diagonale vers le spectateur.
L’original mesure 56 sur 40 centimètres, une échelle modeste qui convient à l’intimité du sujet. Rien ici n’est destiné à être lu à travers une pièce ; il récompense ce regard attentif et sans hâte qu’une table de cuisine elle-même invite.
Travailler dans une quasi-obscurité
La palette est délibérément étroite. Van Gogh construit tout le tableau à partir de variations de brun, de noir-vert et de gris, ne s’accordant que le bleu pâle de l’unique bol et le blanc d’os des tasses comme relief. Dans cette gamme étroite, il trouve encore une échelle complète de valeurs, depuis le presque noir du fond jusqu’à l’unique rehaut lumineux sur le bord du pot en grès.
La touche est large et physique. Il pose la peinture en touches courtes et chargées qui suivent le galbe de chaque forme, plus épaisses et plus visibles sur la casserole et le pot éclairés, plus fines et plus frottées dans les bouteilles ombragées et le fond. Rien n’est fondu en un fini lisse ; la peinture garde la trace de la main qui l’a posée.
La lumière entre par le haut à gauche et frappe le plus durement la casserole en poterie et le pot en grès, laissant les bouteilles comme des quasi-silhouettes et la table dans une douce pénombre. Cette lumière directionnelle unique est ce qui tient six objets séparés ensemble comme un seul groupe plutôt qu’une rangée d’accessoires d’atelier.
Une étude devenue tableau
Van Gogh a peint de nombreux groupements de ce genre à Nuenen, dont peu étaient destinés à la vente. C’étaient des exercices : une façon de tester jusqu’où le ton seul pouvait porter le poids, la rondeur et la distance sans l’aide d’un contour dessiné ou d’une couleur vive. Nature morte avec poterie et bouteilles montre jusqu’où cet exercice l’avait déjà mené en 1885, un an avant son départ pour Anvers puis Paris, où sa palette allait s’ouvrir complètement.
Ce qui subsiste de cette discipline est visible ici dans la sûreté du modelé : la casserole se lit comme lourde et pleine, les bouteilles comme creuses et légères, le pot comme un grès solide, le tout argumenté par la peinture seule plutôt que par le détail ou l’ornement. C’est un petit tableau simple qui demande à être lu lentement plutôt que parcouru du regard.
Dans une pièce
Accroché dans une cuisine, une salle à manger ou un bureau, ce tableau se comporte moins comme une décoration que comme une seconde table plus silencieuse dans la pièce, assez sombre pour s’effacer à distance et assez détaillé pour retenir l’attention de près. Sous une lumière chaude de soirée, les bruns et les verts s’approfondissent encore et le bol pâle et le pot semblent avancer ; sous une lumière du jour plus froide, les mêmes objets reculent, et l’unique note bleue se lit plus clairement.
C’est un tableau qui change avec la lumière de la pièce plutôt que de la combattre, tout comme l’original le fait aujourd’hui au musée Van Gogh, où il est accroché parmi les autres études de Nuenen qui marquent le début de sa carrière.
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